Pourquoi avoir comme principe d'écouter les concernés

Ce billet était un morceau d'un autre billet, que j'espère sortir avant mardi 18 octobre. Mais ce passage est devenu tellement gros que j'ai préféré en faire un billet à part. Et ça m'ennuie parce que j'ai l'impression de ne dire que des choses totalement basiques[1] et que ce billet sera peu intéressant.

Une militante m'a récemment demandé pourquoi je donnais tant d'importance à la parole des concernés. Concernés par n'importe quoi d'ailleurs: surdoué, trans, non-binaire, neuroatypique, sexisme, handicap[2], racisme. C'est pour moi un principe générale et je ne ferai pas le détail ici. À part pour des exemples. Je dirai juste que je ne met pas homo/bi dans le lot, vu que c'est un des très rare sujet de discrimination où je suis concerné.

Pourquoi je déclare avoir le principe d'écouter les concerné ? Ce qui est une excellente question. Parce que je n'y avais pas tellement réfléchi et que c'était devenu une telle évidence pour moi que, une fois que j'ai accepté que la question n'est pas ridicule, je me suis rendu compte qu'il était dur d'y répondre.

Car d'autres n'écoutent pas.

Tout d'abord, j'écoute les concernés parce que s'il y a bien un truc qui revient sans arrêt dans les témoignages, c'est la dénonciation du manque d'écoute. Les gens qui devraient les aider, leurs familles, les associations, beaucoup minimisent leurs problèmes. Beaucoup disent que c'est passager. Qu'ielles font «ça» pour se faire remarquer. Que ça passera tout seul. Que c'est à cause de l'adolescence, des hormones, des mauvais-e-s ami-e-s.

Ce genre de témoignage, je l'ai lu aussi bien par des trans, par des neuroatypique, par des surdoués, par des polys. Et même par des femmes qui dénoncent tel ou tel forme de harcèlement, alors même qu'on pourrait naïvement s'attendre à ce que cette population, qui n'est pas minoritaire, ait assez de poids pour être écoutée et cru. Bref, j'ai tant de fois lu l'horreur que c'est de ne pas être écouté que j'ai vraiment peur de faire ça aussi. Ce qui signifie peut-être que je surcompense un peu en écoutant trop, ou trop littéralement. Mais c'est un risque que je suis prêt à prendre

Car ielles savent mieux leurs intérêts

Ensuite, j'écoute les concernés parce qu'ils savent ce qu'ils ressentent et vivent. Des choses que je ne peux pas savoir. Que je n'ai pas de raison de penser qu'ielles mentent. Et même, j'ai des raisons de penser qu'ielles ne mentent pas. Puisque ces gens seront peu écoutées, mentir ne serait même pas efficaces pour grand chose. Je les écoute aussi parce que si des gens ont publié[3] sur ces sujets, ont peut penser qu'ielles y ont réfléchis. Que les mots sont pas sortis au hasard d'un générateur aléatoire de texte. Je sais d'expérience qu'écrire des idées peu courante peut être coûtant en temps et en énergie. Je n'ai pas de raisons que les gens témoignant de leur situation dépensent tant d'effort pour quelque chose qui n'est pas important. Ces gens peuvent utiliser des connaissances amassé avec le temps ou l'expérience pour arriver à des conclusions qui m'auraient échappées. Pour finir, ces gens auront des discours qui sont vraiment dans leurs intérêts à elleux. Si je ne les lisais pas et ne cherchait pas à écouter les concernés, mes raisonnement, aussi logique qu'ils soient, ne chercheraient à défendre que mes intérêts à moi. Mes intérêts pourraient parfois converger avec des intérêts à elleux parfois, et parfois non. Ou parfois, je pourrai penser qu'il me semble voir une convergence, et que lire des concernés qui dénonce cette prétendue convergence me ferait me rendre compte que je m'étais trompé.

Pour garder le même exemple. Dans le débat entre celleux qui acceptent les non-binaires/xénogenre[4] et celleux qui les rejettent, j'aurai tendance à prendre le partie de celleux qui acceptent. Mais c'est clairement dans mon intérêt, puisque j'ai des amis/relations non-binaire/xénogenre. Et que même les trans non non-binaire[5] que je connais sont - à une exception près - du côté qui acceptent les non-binaires. Bref, défendre un autre point de vue me créerait clairement des problèmes avec des proches. Mais cet argument n'implique pas qu'il soit une bonne chose d'accepter autant les non-binaires que les trans. Donc je me cherche à lire des propos de personnes trans, avec qui je suis en principe en désaccord, pour comprendre pourquoi et ne pas garder ce point de vue porté uniquement par mon intérêt.

Et là, je me dis que j'ai de la chance que mes proches soient, en général, du genre à comprendre que si je dis «ça n'implique pas qu'ils ont raison» ça ne signifie aucunement «ils ont tort» mais juste que je ne suis pas d'accord avec l'argument.

Parce que même s'ielles se trompent, je n'ai pas de raison de supposer que je me trompe moins.

Tel que j'ai compris l'argument qu'on m'a opposé, les gens oppressés ne savent pas par miracle l'action à mener pour mettre fin à l'oppression. Ça, c'est à peu près évident, il suffit de voir le nombre de mouvements qui ont échoués, qui ont été réprimés, récupérés, pour réaliser qu'un mouvement ne réussit pas simplement car David à affronter Goliath. Parfois Dolorès Ombrage réussit à rester à Poudlard, et même que le roman racontent comment elle a démasqué le grand vilain Dumbledore.

Simplement, même si la personne concerné par une oppression va proposer une solution qui échouera 99% du temps à faire avancer sa cause... je n'ai rien à proposer de mieux. N'ayant pas un point de vue neutre et la connaissance des véritables intérêts de tous les parties, je n'ai aucune raison crédible de penser que je saurai mieux que quelqu'un de concerné. Et ceci, même si je suis en désaccord avec la personne. Surtout si je suis en désaccord avec elle d'ailleurs, car c'est à ce moment là qu'il m'est nécessaire d'avoir un principe. Si mon principe me disait de n'écouter que les gens avec qui je suis en accord, et qui me semblent sensé, il ne servirait pas à grand chose.

Notes

[1] Basiques mais qui ont pris du temps à écrire/trouver, ce n'est pas contradictoire. Après tout, j'aurai du mal à parler d'énormément de notions de L1 de philosophie. Je pourrai peut-être faire un billet sur certaines. Aussi difficile que ce soit à faire, il n'empêcherait pas que le sujet soit basique.

[2] c'est probablement le sujet sur lequel il faut encore le plus que je me renseigne.

[3] Ce qui créé un biais très fort envers ceux qui sont capable de publier quelque chose, donc a priori excluant celleux qui sont informatiquement illettrés. Et aussi celleux qui n'ont pas communiqué assez pour que je découvre leurs textes. Mais je ne sais pas comment résoudre ce souci.

[4] Question: pourquoi ai-je voulu écrire exogenre ici ?

[5] Je n’emploierait pas ici le terme «trans binaire» car je sais que certain-e-s trans détestent ce groupe nominal. Prétendent qu'il est un non sens. Donc je fais quelques fois des périphrases. Même si j'avoue que je ne comprend pas en quoi le fait de se faire qualifier de «binaire» est plus insultant que se faire qualifier de «cis». Mais comme on m'a déjà dit à un sujet similaire, je suppose que c'est ma transphobie intégrée qui m'empêche de voir la différence.

Commentaires

1. Le samedi 15 octobre 2016, 14:09 par Athreeren

Moi non plus, je ne vois pas le problème avec « trans binaire ». Les non binaires font face à plus de discriminations que les autres, parce que beaucoup de personnes acceptent qu'il est possible de passer (une seule fois) d'un genre à l'autre ; ces personnes sont prêtes à élargir un peu leur vision, mais pas à la repenser complètement. Ce point de vue reste évidemment transphobique, mais il est néanmoins plus inclusif qu'un point de vue qui considère qu'une personne aura toujours le genre qui lui est attribué à la naissance. Il y a donc des discriminations auxquelles les personnes non-binaires doivent faire face auxquelles les non-binaires échappent, et je ne vois donc pas pourquoi on n'utiliserait pas ce terme.

Il y a une chose qui n'est pas forcément une évidence par contre, c'est qu'il faut écouter tout le monde. L'idée qui est généralement défendue est qu'il faut écouter ceux qui n'ont pas nos privilèges, mais comment peut-on savoir a priori qu'il ne leur manque pas un privilège qu'on a avant de les avoir écoutés ? Tout le monde a sa propre expérience, et même si les expériences de certaines populations sont plus souvent partagées dans les médias, on ne peut pas supposer qu'on les comprend complètement. Bien sûr, il est probable que la hiérarchie des privilèges communément acceptée soit globalement correcte, mais ça ne veut pas dire qu'on peut ignorer le point de vue de ceux qui sont proches du sommet. Parce qu'au minimum, les écouter les rendra plus susceptibles d'écouter notre point de vue et de les rallier à notre cause, et au mieux, on aura rendu la cause un peu plus inclusive. Le principe ne devrait pas être « Tais-toi et écoute », mais « Cherche à avoir le plus de conversations respectueuses possible ».

2. Le samedi 15 octobre 2016, 15:15 par Arthur Milchior

@Athreeren :

Tu as raison sur le fait d'écouter tout le monde. Je n'ai pas expliqué comment je choisissais le groupe de gens à écouter, et c'est une erreur de ma part.
J'aurai aussi pu rajouter qu'il faut écouter les gens avec qui je suis en opposition juste pour savoir comment leur répondre.

«plus de discrimination» pour les non-binaires, je doute. Dit comme ça, on dirait un ordre total. Des discriminations que les binaires n'ont pas, peut-être. Mais, il y a aussi des avantages que certains non-binaires ont par rapport aux trans. Ceci dit, ce n'est pas un sujet dont je souhaite continuer la discussion, bien des blogs de trans et de NB discutent ce sujet bien mieux que je ne pourrai le faire

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