Défense de la liberté de défendre la liberté d'expression

C'est pas spécialement que je n'ai pas envie de parler de l'attaque à Charlie Hebdo, mais je n'ai rien à dire, tout à déjà été dit, et même le reste. Je dirais même que je suppose que je suis sans cœur, j'ai vu les réactions sur twitter, mes amis facebook les blogs que je lis, les journaux, les réunions publiques[1]. Et en ce qui me concerne, l'attaque ne m'a pas émue, ni ne m'a fait pleurer, encore moins donner envie de vomir. Pas parce que c'est normal, mais parce que des horreurs, il y en a sans arrêt, pour plein de sujets, et partout dans le monde. Je ne m'indigne pas à chaque fois, n'en parle pas à chaque fois. Je ne dis pas que c'est normal de ne pas le faire, même si je vois mal comment ça serait possible d'avoir une vie si on était touché par chaque acte atroce. Mais à part le fait que ça soit dans mon arrondissement, et que je connaisse des gens qui connaissent des gens qui connaissent les assassinés, je ne vois pas pourquoi je trouverai ça plus insupportable que tant d'autres.

Je ne dis pas que ces réactions sont déplacées, ni qu'elles ne le sont pas. Je n'ai pas d'avis sur la question, comme souvent, je n'ai pas d'opinion tranchée. Mais j'ai vu sur twitter bien d'autres questions se poser:

  • Est-ce qu'il faut dire/utiliser «Je suis Charlie» ? On peut trouver la mort inacceptable sans dire qu'on est un journal ayant eu, récemment encore, des propos sexiste/classiste/validiste... Mais on peut aussi trouver que le message est simple et rassembleur, signe important à envoyer.
  • Faut-il déjà rire ? Ainsi le Paname, café-théâtre près de chez moi, idéal pour les débutants, a annulé les spectacle ce soir là[2]. Si tu reviens j'annule tout, émission d'actualité avec des humoriste que j'admire, a été remplacé sur France Inter, par une émission spéciale. Pour le coup, ma réponse est oui. «Vouloir contenir l’humour et le rire pour les moments heureux est, pour l’homme d’esprit, aussi inconvenant que de réserver l’usage des radiateurs aux jours ensoleillés.». Je me suis pris un billet pour la 1ère parisienne de Garnier Vs Sentou. Certes, ce n'est pas une insulte de dire qu'ils ne sont pas des humoristes engagés, ils n'ont pas de combats pour autant que je le comprenne, mais c'est un magnifique spectacle sur l'amitié, et je suis content d'y être allé. Et puis de toute façon, ces morts étaient les premiers à rire de leurs craintes.
  • Question un peu différente: faut-il déjà rire de Charlie Hebdo ? C'est une chose de se moquer des attaquants, il y a des jolis dessins de presse sur ce sujet, et d'autres en hommage aux caricaturiste morts. Je pense aussi à Chinask qui a tweeté «#Framboisier la semaine dernière, #Cabu cette semaine, à mon avis c'est le club Dorothée qu'est visé!!!! #CharlieHebdo». Mais est-il déjà possible de critiquer Charlie Hebdo. Sans aller jusqu'à «ils l'ont cherché, bien fait pour eux», ce qui a pu se lire, certains trouvent que l'intervention de Philippe Val en public est indécente[3]. Plus prosaïquement, dans la phrase «Je n'aime pas Charlie Hebdo, mais je suis indigné», est-ce que la première partie est 1)indispensable 2)de trop ?
  • Faut-il en parler ? Après tout, ça fait le jeu des terroriste de parler de la terreur. Et concernant les célébrités, les artistes, est-ce de la récupération, pratique déshonorante[4]
  • Est-il possible de mettre en garde contre un «Patriot act» à la française, est-ce que le plan vigipirate est attentatoire aux libertés, et le relever est contre-productif pour la défense de la liberté ? Ou est-ce que l'union nationale exige pour l'instant de tout accepter du gouvernement ?
  • Est-ce que ça va être récupéré par les islamophobe ? Faut-il le dénoncer ? Est-ce que ça fait le jeu de l'islamophobie de dénoncer que ça fasse le jeu de l'islamophobie... ?

Je n'ai pas de réponse à ces questions, sauf quand je l'ai indiqué, et encore ce n'est une réponse que pour moi personnellement. Le point que je trouve effrayant, pour ce que je peux voir de facebook/twitter. C'est à dire de gens que je considère comme des amis/copains, et de gens que je trouve suffisamment intéressant et réfléchi pour avoir envie de les lire. Le point que je trouve effrayant, disais-je, c'est que non seulement beaucoup ont des réponses, mais en plus beaucoup savent que leur réponse est la bonne et veulent le faire savoir. L'un dit à l'autres qu'il ne faut pas rire, ou alors «sans dépasser certaines limites»[5]. Un autre, au contraire, va demander à ce qu'on ne retienne aucune blague, quelque soit sa vulgarité comme l'aurait voulu Charlie Hebdo. D'aucun reproche le manque de soutien et la peur de ceux qui ne disent pas «Je suis Charlie», d'autre de dire qu'on ne peut prendre pour soi le nom d'un journal aussi sexiste/transphobe/raciste... Dans ces exemples, celui qui a la réponse veut la passer à d'autres, et même l'imposer à d'autres[6]. Et comme dans plusieurs billets récents, je vais te dire que je ne comprend pas.

Je ne comprends pas comment on peut vouloir la liberté d'expression sans accepter encore plus qu'elle ne s'applique pas à la manière de la défendre. Comment on peut défendre la notion de tolérance, en n'acceptant pas d'autres réponses à toutes ces questions, d'autres manières de réfléchir, de penser. C'est à dire, exactement ce qu'on déclare défendre.

Notes

[1] Je vis près de République, je ne risque pas de la rater

[2] J'ai une pensée pour les humoristes du mercredi qui renoncent donc à leur semaine de salaire.

[3] Le fan d'humour que je suis préférai le sketch Une journée avec un blasphémateur, sur le même thème

[4] En ce qui me concerne, je considère que non. Comme dit récemment, j'ai pas pour but que ce post soit lu, et là, j'ai pas de spectacle à remplir.

[5] pour citer le post d'un ami qui m'a lancé dans ce billet

[6] Ce qui est d'autant plus simple qu'il est dur - au moins pour moi - de savoir exactement quoi écrire et quoi ne pas écrire face à tant d'ordre contradictoire, si l'on veut être «quelqu'un de bien» (tm). Donc si quelqu'un sait, il suffit de l'écouter, et si un autre nous reproche d'avoir mal fait, on aura une excuse.

Commentaires

1. Le jeudi 8 janvier 2015, 23:16 par Micha

«Parce que des horreurs, il y en a sans arrêt, pour plein de sujets, et partout dans le monde. Je ne m'indigne pas à chaque fois, n'en parle pas à chaque fois.»
Comme j'ai pu en discuter avec un ami récemment, il y a une différence fondamentale qui fait que le peuple français se lève dans ce cas présent. D'une part, il ne s'agit pas d'innocents, avec la faute à pas-de-chance que ça implique, et d'autre part, ils sont des martyrs de la république comme il n'y en a pas eu depuis la deuxième guerre. Des gens morts pour ce qu'ils sont, c'est pas de chance. C'est triste, mais odieusement commun. Des gens tués ou persécutés pour leurs combats, ça vient nous chercher, en témoigne le récent prix Nobel de la paix. Des gens tués pour les valeurs de la république, ce sont des gens tués pour nos idées, pour nos valeurs. En supportant directement leur action, par l'approbation de la liberté d'expression, nous sommes responsables de leur mort. C'est pour cela que cette atrocité n'est pas comme une autre, c'est pour cela que les gens pleurent: parce que des gens sont morts POUR eux; pas en simple dommages collatéraux, mais au champ d'honneur, à défendre leurs valeurs.

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