Comment vous faites pour avoir des certitudes sur la façon correcte d'(inter)agir avec d'autres humains ? Qui plus est sur la façon dont les autres humains doivent interagir entre eux ?

En vrai, je ne sais pas qui me lit, qui a des certitudes. Mais je sais que plusieurs potes me lisent, et plusieurs potes ont des idées très tranchées sur ce qui est correct ou non. Un peu comme les manuels de savoir-vivre, mais adapté à une époque qui prônent la liberté et l'égalité. De ce que j'en comprend, l'étiquette, telle que décrite dans le manuel de savoir-vivre, sert à envoyer le message «je suis de votre monde». Une sorte de code, pas secret, mais qu'il faut avoir pratiqué et travaillé, afin de montrer qu'on est prêt à s'intégrer dans un monde dont on ne remet pas en cause les règles. Cette étiquette a un sens - je ne l'apprécie pas, mais le comprend. On dit «il faut faire ceci», et la règle se justifie elle-même.

Mais, quand son but est de changer une partie du monde, parce que celui-ci nous ignore ou nous rejette, je ne comprend plus le sens de ces certitudes. J'ai énuméré récemments quelques certitudes avec lesquels j'étais en désaccords; plusieurs personnes me disaient que j'avais l'air énervé; je crois que «exasépéré» serait plus juste. Parce que, et c'est le sujet de ce billet, je ne comprend vraiment pas. J'ai lu des gens pour qui il était clair qu'il fallait (ne pas) ajouter certains groupes aux LGBT/queers, j'ai heureusement lu quelques avis plus modérés, dont le mien[1].

Enfin, j'ai lu que certains termes ne doivent pas être employés. C'est l'exemples dont je me servirai dans ce billet. Il ne faut pas utiliser le terme féministe si l'on est un homme, mais préféré proféministe. J'ai aussi lu qu'il fallait bannir le terme proféministe, et qu'on était féministe ou rien[2]. J'ai lu qu'il ne fallait pas employer les termes polygame, pédé, homosexuel, homoflexible, transexuel, xénogenre, nègre. Parfois, simplement accompagné de l'explication: c'est polyphobe, homophobe (deux fois), biphobe, transphobe (deux fois), raciste. Ce qui est un peu court comme explication. C'est suffisant pour faire comprendre à la personne ayant employé ce terme qu'iel ne sera plus le bienvenu si iel le réemploi, et qu'il risque d'y avoir des conséquences. Que ça soit une engueulade, l'expulsion du groupe, etc...

Mais quand vous dites ça sur twitter, à des gens qui ne font pas parti d'un groupe proche, que vous ne suivez pas... Quand vous dites ça sur un blog, sans savoir vraiment qui vous lit. Ça a quoi, comme sens, de juste dire «ne faites pas ça !» ? Quand je lis ces ordres, j'ai l'impression de voir comme une menace creuse ? Si vous dites, «ne faites pas ça, sinon vous allez poussez des gens au suicide», je comprend l'idée générale. Je peux être en désaccord, et pensez qu'on causera encore plus de problème si on respecte votre ordre que si on le suit pas. Je peux me dire que, en l'absence de certitude, il vaut mieux écouter ceux qui ont reflechi à la question. Mais si, en lisant un billet de blog, je repars avec la certitude que, l'unique raison pour laquelle j'écouterai son ordre, c'est de faire plaisir à l'auteur, ça ne me donne aucune envie de suivre son ordre. Et je suppose que ça sera le cas de la majorité des lecteur/rice-s.

Tout le monde est d'accord

Tout ces termes, des gens l'emploient. Parfois car ils ne connaissent pas d'autre, pas mieux. S'il y avait une unanimité, si tous les gens ayant réfléchi à la question refusent un terme, je comprendrai qu'on dise, sec, court: «n'emploie plus ce mot». Et qu'on donne l'ordre de le faire à ceux qui n'ont pas encore réfléchi, qui ne se sont pas renseigné. Après tout, ce sont des sujets qui n'intéressent pas grand monde, même pas moi. Par exemple, les mots «mariages gays» ou «théorie du genre» font partie du vocabulaire de la manif pour tous, tandis que «mariage pour tous» et «études de genre» feront parti du vocabulaire de leurs opposants. Employer tel ou tel terme indique dans quel camp on est. Ça peut aussi indiquer l'image qu'on met derrière ce terme. Le mariage étant le même pour les couples homos que pour les couples hétéro, on peut dire «pour tous»[3], si l'on pense que l'idée même de marier deux hommes ou deux femmes dénaturent le mariage, alors parler du mariage gay permet de préserver le «vrai» mariage, qui n'a pas besoin d'adjectif. Bref, le mot est important.

Les avis divergent

Mais parfois, des gens ayant réfléchi à ces questions emploient les mots que d'autres disent interdits. Et pas des gens à qui j'ai envie de m'opposer. Parce que les termes pédé, nègre et transsexuels ont une histoires, que des gens les ont utilisé pour se désigner eux même, pour désigner leurs groupes politiques, ou pour se réapproprier l'insulte. Et je ne vois pas de raison de leur dire de ne pas se qualifier ainsi. Bien sûr, on peut dire, «n'utilise pas ce mot, n'importe où, n'importe quand, sans savoir qui t'entoure». On peut préciser que ces mots peuvent mettre extrêmement mal à l'aise certaines personnes, parce que leur histoire n'est pas joyeuse, parce que ces mots sont, aujourd'hui, majoritairement utilisé par les ennemis de ces gens et que tu sembleras être un ennemi.

Mais, à force de répéter un simple «n'utilise jamais ce mot», des gens voulant bien faire, voulant montrer qu'ils sont avec nous, qu'ils appartiennent au groupe, répètent l'ordre «n'utilise jamais ce mot», et vont même le répéter à des gens qui l'emploient pour se désigner eux même. Si la personne n'est pas désigné par ce mot, si un hétéro dit à un pédé[4] de ne pas utiliser le mot «pédé», ça veut dire que des membres du groupes dominant vont dire au groupe dominé ce qu'il peut ou ne peut pas faire. Il me semble que ça s'oppose totalement au but initial de ces luttes. Si ce même hétéro le dit à quelqu'un qu'il ne connaît pas, peut-être le dira t-il à un pédé sans le savoir - et ça nous ramène au point considéré plus haut. Si un homo dit ça a un pédé ça me semblera toujours absurde, d'ailleurs, même si l'argument que je donne plus haut ne tiens plus.

Il suit de cet exemple que je n'ose qu’extrêmement rarement dire aux gens «ne fais pas ça», parce que j'ai toujours peur d'être cet homo qui dit «utilise jamais le terme pédé». J'ai peur d'être simplement extrêmement ignorant de tout un pan d'histoire et de réflexion, très pertinent mais peu connu. Je préfère souvent le questionnement: «y a t-il une raison pour laquelle tu utilises ce terme, même si argument contre ?». Même si, hélas, ce questionnement est parfois compris comme une manière poli de dire «tais toi», si l'interlocuteur/trice est de bonne foi, il lui arrive de réaliser que ça question est une vraie question.

Conclusions

Dans ce blog, je tente de donner mon opinion, et de rendre clair qu'il ne s'agit que d'une opinion personnelle. Si je change les idée des gens, cela me fait plaisir, mais pour autant que je sache, ça arrive extrêmement rarement. Je tente souvent de faire part de mes interrogations, de mes doutes, et en tout cas de ne pas faire ce que je suis en train de reprocher à d'autres.

Bien sûr, je ne vous dirai pas de ne pas avoir de certitudes. Je n'écrirai pas «ne faites pas de phrases impératives exigeant des gens d'agir d'une manière précise». Ça serait contraire à tout le billet. N'empêche, si j'arrive à avoir une réponse de la part de gens ayant l'habitude de dire «faites ceci», «ne faites pas ça», ça me rassurerait. Surtout si cette réponse n'est PAS «je fais ça, parce qu'on m'a dit de faire ça, et ça montre à mes proches que mon blog est un blog bien».

Notes

[1] Oui, je me lis. Et je dirai même que j'aime bien ce que j'écris.

[2] J'avais déjà parlé de cette question.

[3] Même si c'est mensongé, car il y a toujours des restrictions qui empêchent le mariage: age, capacité intellectuelle, nationalité...

[4] Je suis pour l'auto-désignation, si quelqu'un se dit pédé, pour moi, il est pédé.