Les définitions (ne) sont (pas) importantes

Le point qui m'est le plus contre-intuitif le plus régulièrement dans les textes sur les questions de société, c'est les questions relatives aux mots et à leurs définitions. Et j'arrive à être surpris par les gens qui n'ont pas de définition unique et par les gens qui ont une définition absolue et indiscutable.

Pas de définition unique

Quand j'ai participé à une étude d'un géographe sur le polyamour à Paris, j'ai été étonné que sa première question soit: «comment tu définis le polyamour ?» Il fait de la recherche à ce sujet, naïvement, je m'attende à ce qu'il sache ce qu'est le polyamour. Tout comme il ne me viendrait jamais à l'idée de demander à qui que ce soit: «comment tu définis un automate ?»[1].

Quand j'ai lu un texte d'introduction à la philosophie des sciences, je me souviens avoir eu énormément de mal à considérer sérieusement un texte qui dit «la causalité selon Tel auteur». Parce que, dans les maths que je connais, si un objet est central, il a en général une définition précise et universellement accepté. Ou alors, il a plusieurs définitions, qui sont équivalentes, et un des premiers résultat de chaque livre est de montrer que les définitions sont équivalentes. Ce qui fait qu'une fois qu'on connaît toutes les définitions, on n'a jamais besoin de préciser laquelle on utilise, puisque ça ne change absolument rien. Étant donné que la notion de causalité est indubitablement centrale en philo des sciences, je m'attendais à ce qu'il y ait UNE définition. Potentiellement d'autres définitions secondaires appartenant à l'histoire de la discipline, plus utilisé aujourd'hui. D'autres définitions anecdotiques, histoire de montrer le côté vivant, l'évolution qu'à eu le domaine autrefois. Je ne m'attendais pas à ce qu'il y ait des polémiques actuelles, puisque je ne compte pas travailler dans le sujet, je voulais une définition clef en main.

Bon, bien sûr, même les mathématiciens peuvent souvent considérer des variations sur une définition. Dans mon domaine, on a pleins de types d'automates. Mais en général, on dira automate de Büchi, de Muller, fini, à pile... Mais quand on dit automate de Büchi ou machine de Turing, c'est pas en opposition à une autre définition. C'est juste que, intuitivement, c'est similair à un automate, donc on garde le même nom de base pour aider l'intuition. Mais on rajoute un nom histoire d'indiquer qu'en aucun cas il ne faut confondre les deux, ce sont deux objets différents.

Pour continuer sur mon habitude de mathématicien, il arrive aussi qu'un même mot ait plein de sens différents. L'exemple classique est le mot «normal», qui aura un sens totalement différent s'il qualifie une distribution de probabilité ou un sous-groupe - par exemple. Mais comme c'est des objets totalement distinct, sans aucun rapport, il n'y a aucune ambiguïté possible. On n'a même plus besoin de préciser de quel définition on parle, puisqu'il est impossible[2] de parler d'un sous-groupe normal d'une probabilité.

Tout ça pour dire, si: superficiellement, on est habitué à avoir plusieurs définitions pour un mot. En réalité, la définition est toujours unique.

LA définition indiscutable

Bon, supposons maintenant qu'on soit dans un des rares cas mathématiques où il y a une ambiguïté. Où un même mot pourrait avoir légitimement deux sens différents. Je ne connais aucun-e mathématicien-ne qui refusera de remplacer le mot par sa définition. En Coq, ça s’appelle la delta-reduction[3]. Si le mot disparaît, plus d’ambiguïté. Il ne faut pas faire disparaître plein de mots, et en particulier pas faire disparaitre des mots qui sont apparus lors d'une autre disparition, sans ça, le texte deviendra incompréhensible. Mais une seule étape de remplacement, ça reste acceptable, n'encombre pas trop la lisibilité et permet d'éviter toute ambiguïté.

Yudkowsky prend un exemple, qui m'a définitivement convaincu de ne pas argumenter sur les définitions. «Est-ce que un arbre qui tombe dans une forêt, isolé, et loin de tout humain, fait du bruit ?» Exemple classique de paradoxe, de problème sur lequel on peut se disputer longtemps. Si on remplace bruit par «onde se propageant dans l'air» alors il ne fait aucun doute que oui[4]. Si on définit bruit comme «quelque chose d'entendu par un humain» alors la réponse est non par hypothèse. Le problème disparaît. Ou alors on se réduit au problème de «quel est la bonne définition du mot "bruit" ?», mais au moins on a définit clairement le problème. Et ça me ramène au sujet de mon billet, les définitions.

Il est assez énervant, pour moi, que la même règle ne soit pas autorisé en dehors de sciences non humaines[5]. Pour prendre un exemple, le mot «homophobe» est extrêmement vague. Il est à peu près certains que frapper des homos, c'est homophobe. Est-ce que refuser aux couples de personnes de même genre (selon la société) de se marier est homophobe ? Selon Act-Up, oui. Selon la cour d'appel de Paris, non. Est-ce que demander à un garçon «t'as une copine» sans rajouter «ou un copain» est homophobe ? Je connais peu de gens qui défendrait cette affirmation. Mais certain-e-s arguerait que le simple fait de supposer l'hétérosexualité par défaut suffit à rentrer dans le cadre de l'homophobie.

Il me semble qu'on a clairement à faire à tout un tas de gens ayant des définitions différentes du mot «homophobe». Alors que si on remplaçait, un coup par «personne voulant un traitement différent selon le genre des membres du couple», un coup par «personne frappant les homos, ou voulant leur interdire de faire état de leur couple en public», alors le procès n'aurait pas eu de raison d'être.


Bien sûr, rationnellement, je comprend que «les mots sont importants». Par exemple, parce qu'un mot à un poid émotionnel, des connotations. Pire, tout ce qui entoure le mot est attaché au mot lui même - au signifiant[6] - et pas à sa définition - le signifié. Autrement dit, l'important publiquement, aujourd'hui, c'est «ne pas être homophobe», la définition de «homophobe» n'ayant aucune importance. Et réciproquement, il peut-être efficace pour faire évoluer la société que «homophobe» inclus «être contre le mariage des couples de même genre», puisque ça amalgamera ceux qui s'opposent à ces mariages et ceux qui commentent des actes violent. Et donc, rendra le refus du mariage inacceptable.

Bien sûr le dernier paragraphe caricature. Je ne connais personne ayant écrit explicitement une telle refléxion. Personne qui dit «je veux changer la définition du mot homophobie pour que la manif pour tous ne puisse même plus être en mesure de parlerq». En général, j'entend simplement «Ce que je donne est LA définition, et dire le contraire est homophobe». Il s'ensuit que le MOT est important en lui même. Changer le MOT aurait un coup élevé. Et pas uniquement parce que ça compliquerait le dialogue, au moins le temps qu'un ou deux nouveau mots s'imposent.

Pire, je suis forcé d'admettre que les mots sont importants pour des raisons légales et administratives. SOS homophobie, après tout, a pour but de lutter contre l'homophobie[7]. Tant qu'on est dans les actions de préventions, d'écoute, la définition exacte de l'homophobie n'est pas très importantes. Mais on peut imaginer que dans un procès, la définition de l'homophobie sera indispensable pour savoir si SOS homophobie -ou d'autres associations- est légitime à se porter partie civile ou non.

Remplacer la définition par les conséquences.

Quand j'interviens en classe, il arrive qu'on me demande si quelque chose est homophobie. Par exemple, est-ce que «ne pas vouloir qu'un ami soit homo» est homophobe. Je ne répond jamais oui ou non. «Oui» légitimerait cette volonté; ce n'est pas mon intention. «Non» fermerait le dialogue, puisque celui/celle qui me pose la question, en général, va entendre «oui, je considère que tu es homophobe» et se sentir vexé. Remplacer le mot homophobe par une définition quelconque n'aurait pas le moindre intérêt. Si je dis à l'élève qu'il «veut faire une différence en fonction de l'orientation des gens», je ne lui dis rien qu'il ne sait déjà. À la place, la vraie question importante, sera la question des conséquences. «Si un de vos amis se mettait à avoir la moitié de vos amis qui refuse de lui parler, vous pensez qu'il se sentirait comment ? Vous imaginez si la moitié des gens qui vous entourent décidaient tout d'un coup de s'éloigner de vous ? »

Notes

[1] Je précise que la majorité de mes résultats de recherches portent sur la théorie des automates

[2] Je suppose que on peut construire artificiellement des contres exemples, si on étend la définition de normal aux monoïdes, et qu'on considère le monoïde des distribution de probabilité, muni du produit cartésien. Je ne peux même pas imaginer pourquoi quelqu'un aurait besoin de faire ça.

[3] Et probablement plus généralement en lambda calcul, voir en théorie des langages, mais google semble vraiment pas clair.

[4] À moins que vous ne supposiez que les lois de la physique changent lors qu’aucun humain ne les observe. Ce qui est rarement défendu.

[5] inhumaine ?

[6] J'espère bien avoir compris la définition(sans commentaire) de ce mot... , vu que je sais avoir un linguiste dans mes lecteurs réguliers. J'espère qu'il ne verra pas trop de bêtise dans ce billet.

[7] Les LGBTphobies en vrai.

Commentaires

1. Le jeudi 23 mars 2017, 16:51 par Athreeren

C’est sûrement parce que j’ai plus l’habitude que toi de travailler sur des sujets transdisciplinaires, mais pour moi, il est évident qu’on ne peut pas commencer à travailler ensemble avant de s’être assurés qu’on utilise les termes dans le même sens. Parce que même parmi plusieurs disciplines d’un même domaine d’étude, il est possible qu’un même terme ait plusieurs définitions complètement différentes. Ou pire, des définitions qui sont <i>presque</i> identiques, auquel cas on va croire qu’on parle de la même chose pendant des mois avant de se rendre compte que nos visions du projet vont dans des directions complètements différentes.

Par contre, il faut que l’utilisation du terme reste cohérente. En particulier, quand on prétend utiliser un terme du langage courant de façon complètement différente de son sens premier, mais que le discours invite à être interprété au sens propre, il ne faut pas être étonné quand on se fait traiter d’escroc. Le mot « normal » est en effet un bon exemple : si on l’utilise dans son sens mathématique dans une discussion sur des comportements qu’une part importante de la société considère comme déviants, sans régulièrement rappeler ce qu’on veut dire, il est certain qu’on va se faire attaquer. Scott Alexander a d’autres exemples intéressants de ce principe : all-in-all-another-brick-in-the-motte

J’ai essayé une fois d’essayer de faire comprendre ça à quelqu’un, au sujet du mot « racisme ». Tout le monde n’utilise pas le terme dans le même sens (système d’oppression, acte discriminatoire, ou haine), et si on ne cherche pas à fixer la définition dès le départ, on ne peut que s’énerver sans avoir fait avancer le débat. C’était une personne raisonnable pour beaucoup de choses, mais même à ce niveau d’abstraction, je n’arrivais pas à lui faire comprendre ce que je voulais dire, et j’ai préféré arrêter la discussion. Parce qu’apparemment, débattre du sens du mot racisme peut être interprété comme raciste : https://youtu.be/eloHoAvArCo.

2. Le samedi 25 mars 2017, 00:29 par Typhon

La notion de mot (ou plus globalement de signe) implique à la fois un signifiant et un signifié. Dans les formalismes qui existent en linguistique informatique, c'est littéralement une paire, au sens mathématique du terme.

Néanmoins, tout le monde a tout le temps tendance à utiliser le mot "mot" pour désigner plutôt ce qui est à proprement parler le signifiant, y compris les linguistes, donc je serais malvenu de te le reprocher.

Voilà, c'était histoire de répondre à l'appel du pied qui m'était fait, pour le moment je n'ai guère de choses à dire sur ce texte. Mais ça rejoint certaines de mes méditations, peut-être que je parlerais un peu de sémantique un jour si je trouve la force.

Typhon

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