Post-mortem de Trajectoires

Trajectoires s'est arrêté. Au moins temporairement. Au moins dans sa forme actuelle. Trajectoires est, ou était, «Le podcast de la culture mathématiques». Chaque émission dure autour de deux heures.

Ce n'est pas un manque de succès. Nous avions quelques milliers d'auditeurs par mois - je n'ai pas les chiffres exacte, puisque je n'ai pas accès à toutes les plateformes d'écoutes. C'est clairement bien plus que ce que nous pensions pouvoir atteindre en commençant. Une notoriété suffisante, au moins autour de moi, pour qu'il arrive qu'en sortant de scène[1], des spectateurs me disent qu'ils ont écoutés trajectoires. Ce qui est fort sympathique.

J'ai plusieurs fois songé à quitter Trajectoires. C'est donc un sentiment assez mitigé que j'ai en voyant qu'à la place, ce soit Trajectoires qui s'arrête.

Pourquoi je participe à Trajectoires

Plusieurs personnes m'ont demandé pourquoi je faisais ça, pourquoi je continuais.

La première raison concernant la forme est que ça me fait participer à un projet. Potentiellement intéressant comme ligne de CV, participé à de la vulgarisation touchant des milliers de gens, dans un projet ayant été aidé par l'IHP et l'institut Blaise Pascal, donc avec un minimum de reconnaissance. Et puis, comme quelqu'un disait récemment «La vulgarisation d'aujourd'hui ce sont les étudiants mais aussi les crédits de demain...».

La première raison concernant le fond, c'est que j'aimerai créer quelque chose qui, si je l'avais écouté étant ado, m'aurait conforté que faire des maths peut-être vraiment plaisant. N'ayant aucune statistiques sur nos auditeur/trice-s, j'ignore entièrement si ce but a pu être atteint ne serait-ce qu'un petit peu.

J'aime beaucoup entendre les gens penser. André Sauvé, humoriste, fait ça super bien. Je suivais aussi quelques blogs persos, où des gens tentaient de dérouler leur pensées tels quels venaient. C'est un style qui s'est un peu perdu, ou alors je ne sais plus le reconnaître. En tout cas, je trouve que, avec la discussion après chronique, on s'approchait de ça. Quand les chroniqueurs non-spécialistes reprenaient le spécialiste pour demander des précisions, pour tenter de donner leur intuition. Ça montre l'évolution de l'idée dans le/la mathématicien-ne qui la découvre et je trouve ça très joli.

Et puis, Trajectoires me poussait à me plonger à fond, une fois un thème choisi, dans des livres intéressant, mais que j'aurai probablement procrastiné. C'était particulièrement vrai dans l'émission sur les géométries non-standards, qui est un sujet que, comme beaucoup de monde, je connais mal.

Enfin, c'était marrant d'expérimenter. De tester la forme. Avec l'émission sur Pi, où l'on s'interdisait de parler de cercle. Ou encore l'émission de Noël où l'on donnait des résultats qui nous plaisent, juste pour eux.

Pourquoi je pensais arrêter

Théoriquement, nous deviens faire un débrieffing à la fin de chaque émission. Je pense que ceci a duré environ trois émissions. 2 heures d'enregistrement, plus une heure pour se mettre en place, régler les micros, discuter du déroulé une dernière fois... ça faisait déjà long, à la fin, on était tous crevé. Finalement, j'ai peu eu l'occasion de parler de ce qui me gênait, on prévoyait vaguement de débriefer après, en ligne. Et quand je posais des questions sur slack, ou avait des remarques, finalement, c'était assez souvent ignoré. C'est un fonctionnement qui n'est pas très plaisant, mais après tout, on est tous très occupé.

Bien sûr, je ne prétend pas savoir comment le podcast doit être. Par contre, j'apprécie de savoir pourquoi il est comme il est. Parfois, j'avais des échos d'amis qui ont écouté un épisode puis arrêté, et souvent je partageai leurs points de vues. Mais après tout, ce n'est pas étonnant que mes amis pensent de manière similaire à moi. J'ai beaucoup d'amis qui ont au moins une licence de maths, qui viennent de normal sup'... bref, qui n'est pas représentatif de grand monde. Et même si j'aurai aimé que l'émission leur plaise, perdre une part importante du public pour gagner des gens déjà passionné par les maths, ça n'aurait pas vraiment eu d'intérêt.

Pour prendre un unique exemple de chose qui me gênait un peu: les chroniques vagues. Fibre a réussi à trouver des chroniqueurs ayant des visions très différentes des mathématiques. Sur le principe je trouve ça cool, parce qu'il y a des gens qui disent des choses que je n'aurai jamais pensé à dire, quand bien même j'aurai connu leurs domaines des mathématiques. Ça montre des approches différentes, entre le pure théoricien, et ceux qui veulent atteindre un but. Le souci, c'est qu'après certaines chroniques, je n'avais absolument rien à dire. Je ne pouvais pas réagir. Parce que je n'avais pas l'impression d'avoir compris ou entendu quoi que ce soit de précis. Aussi bien pour les chroniques d'introduction que pour les chroniques difficiles.

Enfin, parce qu'on avait du mal à renouveler les gens. On a passé pas mal de temps à contacter des gens qu'on connaît pour leur proposer de nous rejoindre, juste pour une émission. On a plutôt été contacté des gens qu'au moins un des chroniqueur-se-s actuel connaît, je n'aurai pas su aborder un-e chercheur/se qui m'est inconnu-e. Mais peu de gens étaient intéressée, ils avaient peur que ça prenne trop de temps, il fallait venir à Paris, ou bien l'épisode qu'ils ont écouté pour se faire une idée leur a pas plu. De manière paradoxale, Denise a eu l'occasion de parler de son domaine, l'informatique quantique, alors que moi, je n'en ai jamais eu l'occasion. La majorité des autres chroniqueur-se n'avaient rien à dire sur l'informatique fondamentale, ni sur la logique.

Pourquoi on s'arrête

Nous nous arrêtons (au moins temporairement, et dans la forme actuelle) par décision de Fibre. C'est le présentateur, mais c'est surtout l'organisateur. Nous autres, chroniqueurs, écrivions nos chroniques, discutions à l'antenne. Mais il se chargeait de trouver le lieu, la date, de relancer les chroniqueurs, de faire le fil de fer. Et il est aussi le comptable de Qualiter, notre production. Il se chargeait aussi de décider, parmi nos idées, quel sera le sujet des émission classique. Et d'imaginer le thème et l’exécution des émissions exceptionnelle. Il se chargeait aussi de discuter avec les nouveaux chroniqueurs de l'émission. Bref, il faisait le plus gros du boulot. Il a ses raisons, qu'il communiquera ou non quand et comment bon lui semblera.

Quelque part, c'est assez triste, parce que je m'étais pas mal investi dans Trajectoires, me l'était approprié. Et je réalise après coup que c'était principalement une création de Fibre, sur lequel je n'étais qu'un intervenant, pas un décideur.

Pourquoi je ne reprend pas

J'ai indiqué précédemment tout ce que faisait Fibre. Tout cela fait qu'il serait très difficile de continuer sans Fibre. En premier lieu, ça serait difficile techniquement. Parce que j'ignore si on pourrait toujours avoir accès au matériel. Et même si j'imagine qu'on peut prétendre à y avoir accès, au moins pour ce qui a été obtenu[2] grâce à l'aide de la fondation Blaise Pascal pour la médiation en mathématiques et l'informatique, nous aurions toujours besoin d'être formé quant à l'utilisation de ce matériel.

Ça serait difficile de continuer avec la même équipe, parce qu'il faudrait qu'on prenne des décisions en groupe. Ce qui est loin d'être évident quand des gens mettent longtemps à répondre et qu'il faut les relancer. Un des talents de Fibre, c'est qu'il arrive à mener des projets à bien. Il nous a présenté un projet déjà monté, on avait plu qu'à écrire nos chroniques et venir. Je ne serai pas capable de faire ça pour l'instant. Et, si le passé est signe de quoi que ce soit, personne dans l'équipe n'est assez investi pour remplacer Fibre non plus.

Enfin, si je reprenais, je n'aurai pas envie de faire trajectoires comme on faisait avant juste sous prétexte qu'on faisait comme ça. Que c'est l'idée qu'en a eu Fibre Tigre, et que je suis par inertie. Comme je l'ai dit plus haut, j'avais pas mal d'insatisfaction, de questions restées sans réponses. Bref, si je reprenais, ça ne serait juste plus Trajectoires. Ça signifie que, outre les questions matériels, il faudrait imaginer un tout nouveau podcast. Ça peut être envisageable, mon expériences Trajectoires me donnerait d'ailleurs de la crédibilité pour lancer le projet. Mais je ne suis pas persuadé que c'est ce que j'ai envie de faire, alors que ça prend un temps assez énorme à préparer, et que je n'ai même pas de certitude quant à savoir si j'aurai encore un boulot en septembre. Ce qui, en terme de priorité, est quand même plus important à préparer.

Notes

[1] Je suppose que les gens qui font l'effort de chercher les podcast sont positivement corrélés aux gens prêt à faire l'effort de découvrir des artistes.

[2] Et encore, difficile de dire ce qui a été obtenu comment. Les fonds sont fongibles. J'ignore si la demande de subvention précisait explicitement ce qui serait acheté avec cet argent.

Commentaires

1. Le lundi 19 février 2018, 12:24 par D. Laud

C'est malheureux. Ce podcast était, à ma connaissance, le seul en langue française à parler de mathématiques en profondeur et j'étais très heureux de l'écouter à chaque sortie. Je suis également client assidu des podcasts anglophones similaires comme Plus, Relatively Prime où d'autres, mais Trajectoires avait quelque chose de bien particulier: l'interaction. La communication entre différents point de vue sur, et depuis, la montagne des maths. Je comprends les frustrations (souvent partagées) sur le revers de cette médaille, parfois certaines interactions ne peuvent être partagées, car la montagne est vaste. Peut-être un changement de format pourrait améliorer ce point ? Celui de 404 fonctionne pour son sujet, quant à Trajectoires, un autre aurait pu être davantage adapté. Je ne sais pas. C’était néanmoins chouette et rafraichissant de vous écouter et garde l'espoir d'un retour, dans une forme où une autre.

Merci pour ton investissement, il était ressenti.

Bien à vous,
Un auditeur un peu triste mais reconaissant.

2. Le mercredi 21 février 2018, 10:56 par pripri

Me découvrant un goût pour la nécrophilie jusqu'ici silencieux, ton texte m'aura donné envie d'écouter le podcast – et donc merci.

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