Je me suis longtemps demandé pourquoi est-ce que je ne vois grosso modo jamais de représentation où une figure d'autorité dit «ne fait pas X. Mais ce n'est ni pour moi, ni pour toi que je le demande. C'est à cause de cette maudite société !»

Léger spoiler de Khaos Komix jusqu'à la fin du paragraphe. Dans Khaos Komix, une mère interdit à sa fille de dire qu'elle est lesbienne à l'école. Elle dit que ce n'est pas par homophobie, mais qu'elle pense au bien de sa fille. Cette fille risque d'avoir des problèmes avec ses camarades des classes. Et contrairement au personnage gay de l'histoire, elle n'est pas une sportive qui peut se défendre facilement elle même. Dans ce cas là, pourquoi ne pas dire explicitement qu'elle est consciente que c'est une demande qui ne devrait pas être faite, qui est regrettable. Et ensuite dire que, dans le but de garantir sa sécurité[1], il faut qu'elle se cache. Voir, dans l'idéal, permettre à la fille de faire elle même le choix entre sécurité et ouverture, en précisant qu'en cas de problème, elle soutiendra dans toutes les démarches, auprès de l'école ou de la police, contre les agresseurs.

Prenons des exemples plus réalistes. Il y a un tumblr, nommé «paye ta fac», recensant des propos sexistes entendu à l'université. Je suis peut-être naïf, mais j'ai l'impression qu'il y a quelques propos qui sont là plus à cause de la formulation qu'à cause de l'idée sous-jacente. Prenons “J'ai mis un texte sur les cosmétiques pour vous les filles, parce que c'est très important pour être jolie.” Si c'était formulé comme: Aujourd'hui, les études montrent que, chez les femmes, l'apparence physique compte entre x et y pour-cents du salaire. C'est dégueulasse, mais comme je ne sais pas comment changer le monde, je tiens à vous prévenir: si votre but est d'avoir le meilleur salaire possible, c'est une compétence qui pourra malheureusement être utile. Et espérons qu'elle ne le soit plus le plus rapidement possible. Et précisons tout de suite que ce que je viens de dire n'est en aucun cas une justification pour attaquer celle qui se maquille de quoi que ce soit. Et encore moins dans un monde avec une telle inégalité salariale entre les genres ! Je ne dis pas que cette formulation est parfaite, loin de là. Mais dans les deux cas, passe le message que le maquillage aidera. Sauf que dans un cas, ça passe aussi le message que ce n'est pas quelque chose qu'on valide, que ce n'est pas quelque chose qu'on apprécie.


On m'avait conseillé de lire Stigmate, de Goffman. J'ai souvent le même problème, quand l'auteur dit que la personne stigmatisée doit faire celle ceci ou cela. Sans préciser «doit faire ceci, POUR éviter telle conséquence». En effet, il me semble que préciser la conséquence permet d'éviter de présenter cela comme une vérité absolue donné par l'autorité. Et remplace le tout par un choix que la personne fait. Un choix extrêmement regrettable, mais qui relaisse un minimum de liberté. Ceci dit, si j'ai bien compris, il ne donne pas d'ordre ou de conseil, en fait, il sous-entendu «j'ai constaté que la personne stigmatisée se retrouve à devoir faire ceci.» Donc, encore une fois, j'ai plus de souci avec la formulation qu'avec le fond.

Exemple personnel

Je me posais ces questions en théorie. Et puis j'ai eu à y être confronté. En tant qu'enseignant, je suis une figure d'autorité[2]. Un étudiant a nommé une variable MonCul dans un programme qu'il m'a rendu et que j'ai noté. Le programme était relativement correct par ailleurs. L'étudiant a prétendu que c'était en rapport avec la ville. Manque de pot pour lui, la dernière lettre de la ville prend un q. À titre personnel, j'en ai rien à fiche. Ça insulte personne. Ça renvoie vaguement l'image que le cul est un truc drôle et tabou, et pas une partie du corps comme les autres. J'aime pas cet image, mais c'est totalement hors de propos dans le cadre du cours. Je devais donc choisir quoi lui dire.

Finalement, je ne lui ai pas retiré de points pour ça, je ne me suis pas renseigné auprès de la professeur non plus pour éviter que ça lui retombe dessus. Par contre, je lui ai dit que certains enseignants risquaient de le faire. Je pense que c'était utile à dire si cet étudiant ne s'en rendait pas compte. D'un autre côté, si tous les enseignants réagissent comme moi, alors on continuera d'envoyer cette image que l'étudiant a fait quelque chose de mal, alors que ce n'est pas le cas.

Je me dis que, au moins si sa génération ne fait qu'entendre des avertissements, e rien de plus, ils ne les répèteront pas et ces interdits finiront par disparaître. Ce qui me fait peur, c'est le temps nécessaire à cette procédure.

Notes

[1] sous-entendu physique, la seule qui compte je suppose, puisque la seule qui peut être facilement vérifiée

[2] Idée qui me semble toujours étrange.