J'ai écrit un stand-up, j'en suis assez fier, et j'ai envie d'expliquer pourquoi. Bien sûr, le texte doit pouvoir être compris sans l'explication, et je pense que c'était le cas.

Avant de le jouer sur scène, j'ai présenté le texte à un-e ami-e engagé dans les luttes contres le racisme, histoire de vérifier un peu que je ne disais rien de problématique. Bien sûr, son approbation ne valide pas le texte, on peut tout à fait me signaler plus tard un truc qu'on a tous les deux pas vu. Mais ça évite des fautes les plus évidentes.

J'avais envie de tenter de parler de choses plus engagé qu'avant. Et puis, j'ai vu un humoriste se faire applaudir en disant «le racisme, c'est mal», et me disait que je devais pouvoir faire un peu plus constructif. Le problème que je vois avec sa phrase, c'est que tant qu'il ne définit pas ce qu'est le racisme, ce qui est mal, à peu près tout le monde va être d'accord. Il me semble que peu de gens se définissent ouvertement comme raciste, en particulier au milieu d'une foule d'inconnu qu'est le public d'un stand-upper. Donc, j'avais envie d'être un peu plus précis que ça...

Après, je n'avais pas non plus envie de dire ce qu'était de vivre le racisme, se serait juste absurde, et c'est un trope bien trop courant de voir un blanc avoir du succès pour répéter ce que des gens subissant les discriminations racistes ont dit. Donc je devais prendre l'angle de celui qui ne subit pas le racisme. Guy Bedos l'a déjà fait, en incarnant des personnages racistes et en montrant à quel point ils sont cons. Le problème étant que son personnage était indistinguable du raciste, au point que certains, parait-il, ont même cru que le texte était au premier degré... Je soupçonne que si ce ne sont pas les racistes qui se sentent insulté par ton texte anti-raciste, y a un truc qui a raté.

Dans les deux exemples donnés ci dessous, on peut voir une dichotomie très fortes entre racistes et non-racistes. De ce que je lis, cette dichotomie est un vrai problème. Parce que ça semble indiquer que seuls les gens racistes profitent du racisme. Qu'on ne peut pas dire à quelqu'un que ça lui a accordé des avantages sans qu'il entende qu'on le considère comme raciste. D'ailleurs, c'est pour ça que dans le sketch, je dis «moi» et pas «nous», pour éviter de brusquer. Et je trouvai potentiellement intéressant qu'une personne ne subissant pas le racisme dise publiquement qu'elle en profite, histoire d'entendre autre chose que ce que la majorité dit.

Sauf que, si je parlais réellement des avantages que j'ai, ça ne serait plus drôle, ce qui arrive à la famille Traoré, ou à Théo, me donne pas vraiment envie de rire. Et puis, je risquais de faire se refermer le public sur lui même, vu la violence du propos. Donc j'ai préféré prendre le choix de la location d'appartement. Je me disais qu'avec un peu de chance, même des gens qui disent «on est tous égaux, je ne profite pas du racisme, c'est vous qui êtes racistes de dire ça juste parce que je suis blanc» seraient d'accord avec cette première étape de raisonnement...

Le souci à parler de détails, de petites choses comme la recherche d'appartement, c'est que ça ne montre pas l'effet d'accumulation. Ni des plus gros actes marquant à vie. C'est pour ça que, sur la conclusion, quitte à ne pas être drôle, j'ai mentionné deux problèmes récents. Deux problèmes suffisamment médiatisés pour que je puisse supposer que le public ait la référence sans que je doive leur expliquer de quoi je parle... Mon malheur étant que le rapport entre le sketch est la conclusion n'est pas forcément évidente.

Sur la conclusion, je me serai senti hypocrite de juste redire les slogans. Quand je vois les vidéos de manifestations, ça me fait vraiment peur, donc je n'y vais pas. Et pourtant, c'est potentiellement plus utile de les dire là que sur une scène... Mais comme j'avais pas envie de pas en parler alors que, sur le thème que j'abordais, c'est des sujets bien plus marquant que ceux dont je parlais, j'avais envie de les dire sur scène. Finalement, après hésitation, j'ai choisi l’honnêteté, quitte à faire une prétérition.

Parlant d'hypocrisie, la seconde, que je vois et n'arrive pas à corriger. Un autre truc que j'avais envie de dire était «écouter les gens concernés». C'est pour ça que dans le commentaire sous la vidéo, j'ai demandé aux gens qui partagerait ma vidéo d'aussi partager des paroles de gens directement concernés, avec l'exemple de cases rebelles, un podcast très instructif. Donc j'ai placé le fait que c'est une personne directement concerné qui m'a dit que j'étais con. Mais je trouve la transition un peu forcée. D'autant qu'elle est fausse, j'ai pas mal lu des témoignages et textes de gens concerner. Mais dans le cas précis de cet exemple de privilège, j'ai pu en arriver à la conclusion sans qu'on m'en parle en particulier.

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J'ai eu quelques retours après la scène. Le premier retour, le plus cool, et c'est la première fois que ça m'arrivait, c'est qu'une autre stand-uppeuse, plus tard, a fait référence à mon passage pour parler de discrimination qu'elle avait subie. Ça semble montrer que ça lui parlait, que le propos était pertinent, et qu'il est assez bon pour qu'elle puisse s'y associer sans honte.

Après le spectacle, certains des retours étaient positifs, me disant que je devais repasser sur cette scène[1], et que c'est bien que des gens en parlent. Et puis, y a deux remarques qui m'ont un peu marquées. Davy Mourier, qui était dans la salle, est un humoriste/youtuber/... qui est très doué pour installer des mal-aise. Il m'a dit «bravo pour ton raciste». Ce qui est assez magnifique, parce qu'il y a plein de manière d'interpréter cette phrase. Et que, vu la personnalité de Davy, il est probable que cette phrase ne veuille rien dire, mais réussisse à me mettre le doute quand même.

Et puis, j'ai fait par de mes doutes à quelqu'un d'autre. Parce que je ne savais vraiment pas s'il n'y aurait pas une bêtise dans le texte. Il m'a dit que j'ai l'air tellement gentil, même si je disais (exemple de phrase cliché raciste), on verrait que je pense pas, ça passerait... Et en fait, c'est la phrase qui m'a le plus attristé de la soirée, parce que, SI c'est vrai, alors ce sketch ne sert à rien. Si ce sketch est indistinguable d'un sketch «pas raciste, mais» à la Michel Leeb, alors c'est que toutes les belles pensées que j'avais au dessus, c'est juste moi qui flatte mon égo. Il ne reste plus que quelques vannes sur Sardou ou la longueur d'un texte de loi.

Note

[1] Hélas, la liste d'attente fait que j'y serai pas avant juin, au minimum